Lucie Louise Binet de son nom de naissance, je me souviens que Mireille m’avait parlé vaguement de sa tante, qui s’était suicidée, au détour de l’album photo familial qu’elle avait constitué. Quand une personne est un peu connue on est susceptible de retrouver assez facilement des traces ici ou là… je me suis donc lancé dans cette enquête qui nous plonge dans le Paris du Music-Hall des années 1920… et de L’Olympia, bd des capucines, de l’époque ! On l’appellera parfois La reine du Caf’ Cons’ !


Lucie BINET
Née le 06/04/1902 à Paris 11
Décédée le 14/03/1928 à Neuilly-sur-Marne à l’âge de 25 ans (suicide). De son suicide il est dit qu’elle était dépressive (transmission familiale).
fille de Alphonse Pierre BINET (1863 – 1886) et de Joséphine GAUTRIN (1864 – 1941)… couple qui a eu 13 enfants.
Lucette Ninon était son nom d’artiste

De sa vie personnelle on ne sait pas grand chose, je ne lui connait pas de mariage officiel, pas d’enfants… sa courte existence a laissé peu de traces de sa vie intime.
En revanche, les journaux de l’époque nous permettent de la suivre un peu sur le temps de sa carrière… petite chronologie !
07 septembre 1919 : Un conflit oppose patrons de salles et travailleurs, notamment les musiciens qui demandent de meilleurs conditions de rémunérations (en ce temps la musique de film était jouée en direct) provoquant une grève inédite… et par-là même la fermeture des salles… ce que l’on a appelé le « lock-out ». Qu’à cela ne tienne, les spectacles se tiendront dans de nouvelles salles à l’extérieur. Il faut considérer que nous sommes en sortie de guerre et que la population aime à sortir au music-hall et cinéma.
Lucette Ninon se présente donc à cette occasion dans une soirée gratuite donnée 19 rue Blanche à Paris 9, par les artistes lock-outés (mis en arrêt mais non grévistes). Plus de 500 personnes assistèrent au spectacle avec un orchestre de 40 à 60 personnes. « Lucette Ninon fut charmante et fraiche dans sa robe rose, aux épaulettes diamantées. »
C’est la première trace de Lucette dans le monde du spectacle ! – voir l’article –
15 janvier 1920 : Paris au théâtre lyrique du XVI eme arrondissement – « J’ai particulièrement apprécié dans le dernier programme la finesse sentimentales de Mlle Lucette Ninon… » – voir article –
24 et 29 avril 1920 : à Troyes au cirque municipal – « Riandreys et Lucette Ninon comiques… » – voir annonce – Ou encore ici voir l’annonce –
– 06 juin 1920 : Brest – au Grand cinéma Saint-Martin (actuellement rue André Berger)- Tout juste âgée de 18 ans, Lucette Ninon est en représentation supplémentaire avec un certain Riandreys, présentés comme « comiques incontournables ».
– voir annonce du programme – dans la dépêche de Brest du 06/06/1920.
– du 9 au 11 juillet 1920 : Saint-Denis – au théâtre Municipal – « Music-Hall… Lucette Ninon dans son répertoire […] Riandres chanteur comique… » – voir l’annonce –
– 26 novembre 1920 : Paris-dans mentionne, au Kursaal de Clichy : « Je cite au passage Mlle Lucette Ninon agréable à voir et à entendre… Mr Riandreys qui a beaucoup amusé… »
– voir l’article –
– 15 avril 1921 à Levallois au théâtre concert Darcet, toujours en compagnie du fameux Riandreys – voir –
– du 6 au 8 aout 1921 : Saint-Quentin – Cinéma SPLENDID Music-Hall – « La fine diseuse de l’Eldorado […] Riandreys le plus célèbre excentrique de l’Alhambra… » – voir l’annonce –
A partir de 1922, elle devient la protégée de l’Olympia, sous la direction de Paul Franck (1918 – 1928).
au début elle apparait dans les noms complémentaires des annonces puis petit à petit son nom grossit et remonte dans l’ordre d’apparition !
– 30 et 31 mars 1922 : à l’Olympia… avec des têtes d’affiches comme GEORGIUS ou G. Palmer.
– 01 avril 1922 – Dans un article de Comoedia on retrouve la mention de Lucette : « Encore une trouvaille de l’Olympia. Depuis Lucie Dereymon on n’avait pas entendu une chanteuse aussi fine, aussi délicate : Mlle Lucette Ninon, quand elle aura choisi les chansons gaies et bien rythmées de nos bons compositeurs actuels, sera l’une de nos meilleurs diseuses. » – voir l’article –
On la retrouve alors de manière quasi permanente en représentation à l’Olympia, parfois Riandrey’s se trouve dans les artistes cités :
– 21 et 22 avril 1922 – voir l’annonce –
– 09 Juin 1922 – voir l’annonce dans le figaro – ou l’annonce de l’Excelsior – Le petit journal la mentionne « la jolie divette Lucette Ninon… » voir l’annonce
Le programme de l’Olympia apparaissant dans pas mal de journaux de l’époque, j’imagine que Paul Franck investissait fortement dans les annonces dans les journaux.
A partir du 15 juin, Guya Pinsonnette succède à Lucette Ninon… pour un temps…
– Le 13 juin 1922, Lucette est en représentation à Vichy sous la promotion de l’Olympia :
Puis une seconde représentation au jardin du théâtre de Vichy le lendemain. C’est le début de la célébrité pour Lucette.


L’Olympia dans les années 1920
L’Olympia ouvre le 12 avril 1893… A ses débuts, des attractions foraines y sont proposées mais très vite la chanson y fait son apparition, à travers notamment des revues de music-hall avec Mistinguett et Yvonne Printemps entre 1911 et 1914. Après la Première Guerre Mondiale, période durant laquelle la salle fut fermée, l’Olympia accueille quelques vedettes de la chanson de l’époque, comme Fréhel, Marie Dubas et Lucienne Boyer… ou encore Lucette Ninon !
Paul Franck en est alors le directeur de 1918 à 1928. C’est lui qui introduit la présentation de chansons au milieu des spectacles.
Malheureusement, au fil des années, l’engouement s’estompe au point que l’Olympia se transforme, en 1929, en salle de cinéma.

Lucette Ninon revient à l’olympia en juillet 1922… et régulièrement jusqu’en avril 1927 (trace laissée dans les journaux). Tout au long de sa carrière le fameux Riandrey’s est présent dans les mêmes soirées en tant qu’artiste.


Riandreys… Emile Riandreys
Sa Biographie commence souvent à partir de 1930, date à laquelle il a commencé à tourné des film… et donc devenir acteur… Il a joué dans plus de 80 films avec des réalisateurs tels que Georges Lautner, Claude Berri, Darry Cowl, Jean-Pierre Mocky… entre 1931 et 1977.
Il n’empêche qu’il était très lié à Lucette Ninon avant cette période cinéma, lui apparaissant comme comique ou chanteur fantaisiste, très régulièrement sur la même affiche que Lucette.
Un article nous explique même qu’il serait le mari de Lucette
Je retrouve pas moins de 80 mentions après juillet 1922 dans les journaux concernant des dates ayant lieu à l’Olympia ! citons parmi les commentaires d’appréciations :
– « la jolie divette Lucette Ninon... » – Le petit journal du 28/07/1922 – voir l’article –
– « […] et une exquise poupée parisienne : Lucette Ninon, qui détaille à ravir la chansonnette » – Comoedia du 10/01/1923 – voir l’article – ou encore « la gracieuse » et « la divette »
– « Une nouvelle étoile – une toute jeune et charmante danseuse : Lucette Ninon, très remarquée à Deauville, où elle chantait hier encore, fera partie du prochain programme de l’Olympia » – Comoedia du 21/08/1923 – voir l’article
– « La jolie Lucette Ninon, petite étoile toute neuve qui grandit et monte sur l’horizon du music-hall parisien, chante agréablement l’Eventail et, peut-être, malgré son adresse et sa gentillesse, a tort de s’attaquer à cette Violetera dont la version française un peu ridicule ne permettra jamais ç aucune chanteuse, eut-elle du génie, de se défendre contre le souvenir de la création adorable de Raquel Meller, présente à l’esprit de tous les spectateurs… » – dans Comoedia du 06/09/1923 – voir l’article –
– « Lucette Ninon mignonne et puérile, qui joue avec elle-même comme une fillette jouerait à la poupée, gazouille deux chansonnettes rose tendre et bleu-ciel, fait trois petits tours et puis s’en va… » Paris-soir du 21/10/1924 – voir article
– […] Lucette Ninon toujours charmante mais un peu paresseuse et qui ne renouvelle pas son répertoire[…] » – dans Comoedia du 23/10/1924 – voir article –
– 12 mars 1925 – « […] Nous n’avons pas plus à inventer Lucette Ninon, gracieuse diseuse, zézayante et mutine, fraiche et fragile poupée parisienne en robe de satin, à la voix mouillée et cristalline, qui plait et qui touche ; elle chante toujours avec le même succès Les Amoureux et une chanson bien venue que j’ai déjà eu l’occasion de citer, Moi j’ai toi ! dont elle tire un excellent parti. Mais enfin, Mle Lucette Ninon devrait renouveler un peu plus et ne pas tant se fier à son charme. Cette toute petite étoile qui brille depuis trois ou quatre ans d’un éclat très personnel, nos yeux ne la voient pas grandir : il semble que ce soit un peu sa faute […] » dans Comoedia du 12/03/1925.
C’est le critique Gustave Fréjaville, qui œuvre dans le journal Comoedia, spécialisé dans les œuvres et les artistes, qui écrit ces quelques lignes en demi-teinte sur Lucette Ninon. Il a pourtant souvent écris des louanges sur elle mais manifestement semble se lasser de cette jeunesse qui reste. Peut-être le début des difficultés de carrière de Lucette ?
– « Mlle Lucette Ninon, poupée rose, ingénue et tendre « zozote » aimablement ses chansons. Quand elle interprétera des grivoiseries, cette petite fille, qui a grandi trop vite et qui ne grandit plus, je suis sûr qu’elle aura sa vedette. » – Paris soir du 06/05/1925 – voir l’article –
Je vous laisse juge de comprendre si ces bouts d’articles sont élogieux ou critiques, belles paroles ou au contraire difficiles à recevoir !
Il serait fastidieux de passer en revue toutes les dates de présentations ici… mais je dirais que sur la période 1923 – 1926, c’est quasiment quotidien… entre les dates à l’Olympia et les dates en tournée en province ou d’autres music-halls de Paris.
En plus de l’Olympia, elle se présentera au Kuursal Casino de Berck (17/09/1922), à l’Alcazar de Marseille (sur une période du 22/09 au 05/10/1922)…
Lucette partagera l’affiche de la tournée à Marseille avec Nine Pinson, à écouter ci-dessous :
… mais aussi au théâtre des nouveautés (01/11/1922), à L’Alhambra (fin janvier 1923), au Royal Monceau , Concert Ciné Palace, au Coucou (06/09/1923), au BA-TA-CLAN (1923 à plusieurs reprises ou elle chante avant le spectacle en trio des frères Fratellini entre 2 tournées européennes), au ciné concert Lafayette de Paris, à l’Ambassadeurs avenue des Champs-Elysées (mai 1924) … au Casino Municipal de Biarritz (19/02/1924), au théâtre Français de Bordeau (juin 1923)… à l’Eden concert de Nîmes (20/09/1924), à la Scala théâtre de Lyon (1925), au Palace Boulvardia (1927)
En septembre 1923, quand elle joue au Coucou, 33 bd st Martin Paris 3eme, le jeune Pierre Dac débute sa carrière sur la même affiche !

…de nouveau à l’Alcazar de Marseille en présence du Grand Mayol sur une tournée fin aout / 15 septembre 1924… petit aperçu de l’ambiance de l’ouverture du spectacle !
La dernière date de représentation retrouvée (jusque là !) dans les archives de la presse est annoncée 28 avril 1927 à l’ephémaire château de Montbreuse – 54 rue Pigalle – ouvert tout juste depuis mars par Gaby Montbreuse, où elle joue depuis une quinzaine de soirs. Ensuite c’est le silence radio jusqu’à son suicide 1 an plus tard.
De la scène à la radio !
On retrouve Lucette Ninon dans les diffusions programmées à la radio et donc annoncées dans les journaux :
– Radio Matin ou Radio Paris du 11 juillet 1925 : Mlle Lucette Ninon, la délicieuse artiste de l’Alhambra, interprétera le Tom-pouce et Ah! les hommes, de J. Lenoir.
– Radio Paris du 11 juillet 1925 :

Le BATACLAN de Mme B. RASIMI et la Tournée en Italie en avril 1926 –
Mme Berthe Rasimi dirige le Bataclan depuis 1910 où elle a créée les revues de grands spectacles où se sont présentés des artistes comme Colette, Maurice Chevalier, Mistinguett à leurs débuts. Chaque année depuis 1920 elle organise de longues tournées à l’étranger comme les Etats-Unis ou en Amérique du sud ainsi qu’en Europe sous l’égide du Bataclan… En 1926, les choses se compliquent et Mme Rasimi doit céder sa salle de spectacle.
La troupe se dirige vers l’Italie en avril 1926 pour des représentations du spectacle « Cachez ça » notamment à Milan au théâtre Dal Verme pendant près d’un mois. Gros succès lors de la présentation du spectacle.
Nous savons que la tournée s’est ensuite présentée au Portugal en juin 1926 puis le Brésil notamment du côté de Rio-de-Janeiro la semaine du 21 juillet 1926, préambule d’une grande tournée en Amérique du sud… Les articles ne mentionnent pas précisément Lucette Ninon.
Il est impossible qu’elle soit partie au Brésil avec cette troupe puisque du 10 au 23 septembre 1926 elle est à l’affiche de l’Alcazar à Marseille !
La tournée sud-américaine de 1926 de Mme RASIMI fut un échec commercial en proie aux insurrections locales et divers évènements.

En 1924, les éditions Francis Salabert ont sortis une partition avec la photo de Lucette Ninon… Cette partition mentionne que ce morceau a été enregistré sur disque ! peut-être un exemplaire fera t’il son apparition un jour ?

Le décès de Lucette Ninon (Lucie BINET)
Lucette décède décède le 14 mars 1928 à Neuilly-sur-Marne… et les obsèques auront lieu le 17 mars 1928, suivis par quelques amis et la famille. La plus jeune de la fratrie des Binet vient de se donner la mort. On nous a dit qu’elle était dépressive, malade… peut-être l’interprétation de l’époque… le métier pourrait bien avoir quelque à voir avec cela aussi !
Les journaux nous apprennent aussi que d’autres jeunes étoiles du Music-Hall « disparaissent » dans le plus jeune âge, à cette même période. Ainsi la liste funèbre est composée de Jenny Golder, Claudine Boria (qui a partagé l’affiche de Lucette Ninon) ou encore Nils Berlings.


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